La Presse - Interview

Interview de
Monsieur Alain Salée par Madame N. Lambotte

 

Professeur principal : M. Alain Salée 6e dan aïkikaï.
Professeur assistant : Me. Yvonne Maraite 4e dan aïkikaï.

 

1. Pourriez-vous nous indiquer votre parcours en aïkido, depuis votre club d'origine :

Pour débuter mon parcours, j'ai d'abord commencé par le judo à Verviers en 1952 et mon professeur était Monsieur Jean Bodeux, il était ceinture noire. Par après, j'ai fait des stages avec Maître Ichiro Abe 8e dan et à la Ligue belge de judo avec Maître Awazu 6e dan. Ensuite, Monsieur Bodeux qui faisait de la plongée sous-marine a arrêté le judo pour reprendre la présidence mondiale de cette discipline. C'est à ce moment que j'ai rencontré Monsieur Biérin qui était 2e dan en 1957 et qui me présenta à ses professeurs, Messieurs Stass et Naessen à Bruxelles. Ils appartenaient tous deux à la Fédération belge de judo, Ligue Belge d'Aïkido. Puis en 1957, ce fut la rencontre avec Maître Tadashi Abe (2 leçons), mais tirant plutôt sur l'aïkijistu.

Vint alors le tour de mon service militaire, la reprise du judo et la rencontre avec Maître Ichiro Abe 8e dan (6e dan d'aïkido et 6e dan de kendo). En 1961, rencontre avec Maître Masamichi Noro 6e dan et le coup de foudre pour l'aïkido, Maître Noro me fait l'honneur d'être son uke en Belgique, mais parallèlement à l'aïkido, je continue encore le judo ou je suis promu 1er dan en 1961.

En judo : j'avais une pratique régulière de deux séances par semaine à raison de 3h de judo et 1h de jiujistu chez Monsieur Bierin et chaque vendredi 1h de judo, 1h d'aïkido et 1h de karatedo chez Monsieur Naessen.

Vint pour moi, une sélection dans l'équipe Belge de judo (de 1963 à 1970 - 2e dan en 1965) :
•    Belgique - France.
•    Belgique - Hollande.
•    Belgique - Allemagne.
•    Coupe d'Europe quart de finale.
•    De 1962 à 1963 stage d'aïkido avec Maître Noro à Fréjus et enseignement du judo chez Monsieur Muratore (champion de France), le tatami se trouvait sur la plage.
•    De 1965 à 1990, je me rendais 10 fois l'année à Paris chez Maître Noro, où je pratiquais 2 fois 6 h d'aïkido, (je dormais sur le tatami, c'était le bon temps !).
•    Ensuite, pratique régulière du kinomochi (méthode créée par Maître Noro).
•    Stages de Pâques, pratique de 3 fois 9h par jour avec les Maîtres: Noro, Nakazono, Tada, Asaï, Tamura et Shiba.
•    Plusieurs stages avec Maître Kobayashi 8e dan, Maître Kanestuka 6e dan, Maître Shimizu 6e dan en Hollande.
•    1964, premier stage à Cagnes-sur-Mer avec Maître Tamura, ensuite encore et toujours aïkido.
•    1965, rencontre avec Maître Harada 5e dan karatedo, ou je fis des stages réguliers pendant cinq années avec mon ami Jean Declerc, devenu depuis 7e dan, puis j'ai arrêté le karaté pour me consacrer uniquement à l'aïkido (tout en faisant encore un peu de judo, on n'abandonne pas son premier amour).
Devenu assistant de Monsieur Bierin, j'ouvre trois clubs de judo, à Stavelot, Chevron et Trois-Ponts, en plus, Monsieur Bierin me demande d'enseigner l'aïkido dans son club où j'ai le plaisir d'avoir comme uke notre président actuel Dany Leclerre. Je me souviens aussi de la visite de Monsieur Suzuki 3e dan qui venait régulièrement dormir une semaine à la maison et enseignait dans les différents dojo de la région. Quelques seïshin également avec Maître Deshimaru (Zazen).

Voilà pour résumer dans les grandes lignes à peu près mon parcours.

 

2. Quand avez-vous fondé votre propre dojo et quelles ont été les difficultés d'une telle entreprise ?

Pour la fondation de mon dojo, après avoir enseigné chez Monsieur Bierin, j'ai eu l'opportunité d'ouvrir mon propre club d'aïkido à Verviers. Les grades arrivant ensuite petit à petit. Le 6e dan aïkikaï est arrivé en 2006 (je viens de l'apprendre en composant cette interview) grâce aux instances de la fédération (Dany et François) et par l'intermédiaire de Maître Tamura auprès du Hombu Dojo.

  • En 1969, décès de mon père et de O Senseï en avril 1969.
  • En 1972, changement de dojo, salle de 150 m².
  • En 1990, construction du dojo actuel, Drève de Maison Bois à Verviers – Theux avec 240 m² de tatami.


Les difficultés ? Pas vraiment, mais j'ai dû faire preuve de beaucoup de patience, et surtout économiser, car construire son dojo, n'est pas une mince affaire. J'ai réussi ce pari grâce à un ami et à la bonne volonté de quatre à cinq de mes élèves, cela sous le contrôle financier de mon assistante madame Yvonne Maraite 4e dan aïkikaï que je tiens spécialement à remercier pour sa fidélité envers moi depuis 35 ans. Et pendant ce temps là, toujours et encore des stages avec Maître Sugano et les jeunes Maîtres de l'aïkikaï. A cette époque, nous allions également régulièrement à Aix-la-Chapelle chez Maître Asaï, puis est venu le premier stage à Vincennes chez Maître Tissier, avec son Maître Yamaguchi Shihan.

 

3. Quelles sont les difficultés ou les réactions positives qui peuvent surgir hors de toute attente, dans le cours ?

La grande difficulté est de faire passer le message d'amour, d'harmonie et de tolérance que O'Senseï a donné en gardant l'aspect martial de l'aïkido. Les réactions positives spontanées, je les retrouve dans l'illumination des regards des élèves, alors je sens monter la joie dans mon cœur, car s'il n'y a pas d'auditoire pour un enseignant, il est seul et l'application physique et mentale du n'est pas possible. L'aïkido à mon avis est l'une des plus grandes formes d'humanisme.

Une main de fer dans un gant de velours, sourire et expliquer le pourquoi de la pratique, de l'étude rigoureuse, de la recherche, montrer l'exemple, cela m'a permis de constater une nette amélioration de la santé et une plus grande compréhension des études extérieures.

 

4. Au sein de vos clubs (adultes et juniors), quelles sont les qualités de vos assistants ?

Avec mes assistants, nous nous efforçons d'être juste en technique et de nous améliorer constamment. Les qualités sont avec les jeunes, (environ 80 en trois groupes), d'abord l'Amour, ensuite l'Amour et toujours l'Amour de son prochain bien entendu. La rigueur au point de vue de l'éthique, de la propreté et de la tenue. Je dois dire qu'un peu de sévérité est nécessaire, mais mes assistants et moi-même y arrivons avec plus ou moins, plus que moins, de bonheur.

 

5. Parlez-nous de votre collection d'objets japonais.

Amateur de culture japonaise, j'ai commencé par la lecture, puis par l'acquisition de mon premier sabre (que l'on m'a volé, il y a deux ans), quelques estampes, quelques netsuke, quelques bronzes, porcelaines, etc… Si mon temps le permet, je décrirai un jour ma collection dans un autre article avec l'accord du rédacteur en chef.

 

6.  Vous avez rencontré à maintes reprises des professeurs japonais. Lequel vous a le plus marqué ? Avez-vous des anecdotes à ce sujet ?

Celui qui m'a le plus marqué est certainement Maître Masamichi Noro, il est le professeur qui m'a transmis l'amour de l'aïkido, il est avec mon père, mon guide spirituel. Rigoureux sur la technique et l'entraînement, le travail de l’uke devait être parfait, celui du tori aussi.

Pour les anecdotes, en voici quelques unes :

  • Premier essai au premier dan à Bruxelles sur yonkyo, mes jambes sont inversées, refusé d'office, reporté à six mois.
  • Lors de son passage parmi les élèves, vérification du maintien, des poignets. Si vous aviez les poignets recouverts de poils, remontrance, «vous ne travaillez pas assez !».
  • Un jour, durant un stage à Paris, Maître Noro demande le repos, il explique: « J'ai cherché le mot « travail » dans le dictionnaire japonais. Je ne l'ai pas trouvé, mais plutôt une définition approchante, « la transformation des choses pour le bien de tous ». Il regarde alors dans notre « Larousse », « travail = instrument pour ferrer les chevaux, instrument de torture ». Sa conclusion : « C'est pour cela que vous n'aimez pas le travail ». Mais je suis resté des heures à ses côtés, sans parler, cela n'était pas nécessaire, je ressentais son amour de l'être humain à travers son aïkido ou son kinomichi.
  • A chaque Maître Japonais, je parle des ushi deshi, mais chaque Maître a son propre message à faire passer, à nous de le voler, car leurs techniques sont les mêmes, mais appliquées différemment.

Maître Noro           Grands déplacements, force centrifuge, travail du jo, du bokken et de Yiat.
Maître Tamura        Beaucoup de Ki.
Maître Yamada       Déplacements et applications.
Maître Asaï             Intensité et rigueur.
Maître Tada            Base sur l'application du katana en aïkido.
Maître Nakazono    L'univers et son application dans l'aïkido, déplacement des planètes
                               et 
symbolisme.
Maître Kobayashi    Travail des hanches sur place, presque pas de déplacement.
Maître Ichimura       Elégance et efficacité (devenu Moine Zen).
Maître Kanaï           Application de la force centripète dans les techniques.
Maître Saïto            Travail au jo et au bokken.
Maître Sugano         Force (Ki) et rigueur dans la technique.

Mais ne pensez pas que je me permets de juger les Maîtres, je n'ai pas su encore comprendre le véritable esprit de l'aïkido.

 

7. En tant que professeur, vous êtes plutôt rigoriste ou consensuel concernant vos rapports avec vos pratiquants ?

J'essaie d'être tout amour en respectant si possible l'exactitude des techniques et de la discipline librement consentie qui doit régner dans le dojo, comme dans la vie.

 

8. Les amis et les gens non initiés à l'aïkido, qui vous entourent, quelles réactions ont-ils, face à cet attachement qui est le vôtre pour cet Art Martial ?

Je n'ai pas beaucoup d'amis, l'aïkido vous détache de beaucoup de choses, je pense que par mon caractère, je suis parfois déroutant, je fais mon possible chaque jour pour me corriger. Les personnes qui m'entourent respectent mon attachement, souvent sans bien le comprendre, je suis athée mais je crois en l'aïkido en tant que discipline de vie pour rapprocher les peuples, je suis aussi un peu utopiste.

 

9. L'aïkido a-t-il été parfois une forme de thérapie de votre moi profond ?

L'aïkido est parfois une bouée de sauvetage les petits ennuis, on les oublie, les grands, on essaye de les laisser passer. Demain est un autre jour. Le Japon est le pays du sourire, donc essayez toujours de sourire, pour ne pas blesser les autres.

 

10. Existe-il une réflexion ou une maxime, voire une vérité morale qui pourrait exprimer votre pensée, concernant le monde de l'aïkido ? Si oui, laquelle ?

•    Force (Ki) - Sagesse (Calme) - Beauté (Gestuelle).
•    Aimez-vous, vous aimerez les autres.
•    Aïkido, Aïkido, toujours Aïkido

 

Interview paru dans l’hebdomadaire "Flash Aïkido" n°98 (1er trimestre 2006).

 


 

Un autre article, paru dans l'Aikido Journal en 2005,
est disponible ici (fichier au format pdf).